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Comme Richter naguère, Koroliov ne joue de Gaspard de la nuit que Le Gibet. Espérons que contrairement à son illustre aîné, il ne considère pas Scarbo comme une sorte de décalque de la Méphisto-Valse no 1 de Liszt. Il désosse également les Miroirs, ce que ne faisait pas Richter – seuls Oiseaux tristes et La Vallée des cloches échappent à la curée. La notice ne livre aucune explication sur cette sélection personnelle. Le pianiste ose la lenteur : La Vallée de cloches en retire une profondeur entêtante, Le Gibet une immobilité glacée. On entend des choses rares dans les accords descendants de cette page macabre entre toutes. C’est supérieurement réalisé, même si on peut préférer des lectures plus expressives (Ravel alterne dans la partition les mentions « expressif » et « sans expression »), voire expressionnistes – façon Pogorelich. A 1’ 57’’, les Oiseaux tristes entament un motif avec insistance, qui va entrer en écho avec ce qui suit : tout est réfléchi chez Koroliov, rien n’est laissé au hasard. Cette maîtrise du clavier éclate dans les Valses nobles et sentimentales, édifice constitué des gemmes les plus raffinées et dont le mouvement continu lui permet de briller de mille feux. Elles nécessitent à certains moments du panache, ce qui en rend l’exécution délicate. C’est ce qui manque un peu dans l’avant-dernière pièce. Mais quelle intelligence du texte, notamment à la main gauche (deux notes ressortent joliment dans la sixième valse, tandis que des détails exquis parsèment la suivante). On relève quelques inflexions (dans la première), un très léger rubato, fait avec suffisamment d’art, pour que la franchise prescrite par Ravel soit malgré tout au rendez-vous. Dans la dernière, récapitulative des précédentes, on aimerait que Koroliov prenne davantage son temps, qu’il savoure les harmonies inouïes, les voix qui se mêlent en un ballet fantomatique, qu’il rêve tout simplement, et nous transporte avec lui.

La réalisation de Ma Mère l’Oye, à quatre mains avec Ljupka Hadzigeorgieva, est elle aussi remarquable. Les effets sonores de Laideronnette sont bienvenus, on croirait entendre des gamelans – très séduisant passage central. Le tempo heureusement tranquille permet de se repaître d’une interprétation superbement méticuleuse. La Pavane pour une infante défunte gagne beaucoup à ce travail d’orfèvre.

Bertrand Boissard


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